Monday, December 8, 2014

FÉLICIEN M. STEICHEN, M.D., F.A.C.S. (1926 – 2011)























Cet article sur les travaux monumentaux du Professor Dr. Félicien Steichen, né à Luxembourg par le Dr. Raymond Schaus of Luxembourg, a été publié dans le Bulletin de la Société des sciences médicales du Grand-Duché de Luxembourg,  no 3, 2014, pages 31-42.

Lire aussi: Letter to A great Luxembourg scientist


                                    FÉLICIEN  M.  STEICHEN, M.D., F.A.C.S.
                                                            (1926  –  2011)
                                                Portrait    d’un    chirurgien   

                         R. Schaus¹

¹Zitha Klinik
36, rue Zithe
L-2763 Luxembourg

Abstract
The personality and the achievements of Professor Dr. Félicien M. Steichen, who was born in Luxembourg (10.13.1926) and died in Brignogan-Plages, France (6.27.2011) are brought into focus. His was a most distinguished career devoted to surgery, research, teaching and writing in Baltimore, Pittsburgh and New York. He will be remembered above all for his contributions to stapling in thoracic and abdominal surgery and to
minimally invasive surgery.
Keywords: Steichen, stapling, minimally invasive surgery.




Il y a plusieurs années de cela, j’avais parcouru tous les numéros du « Bulletin de la Société des sciences médicales du Grand-Duché de Luxembourg », des origines à nos jours. Force est de reconnaître que les articles à teneur scientifique vieillissent mal, à de rares exceptions près.  Par contre, ceux qui contiennent des détails concernant la trajectoire de certains de nos prédécesseurs disparus conservent en général leur emprise sur notre curiosité ; pour une part, ce sont aussi autant de petites radiographies de leur époque. En  voici un autre coulé dans un tel moule et consacré à un regretté confrère, le docteur Félicien M. Steichen. Il fit partie du conseil d’administration de la Société des sciences médicales du Grand-Duché de Luxembourg, Section des sciences médicales de l’Institut grand-ducal et contribua à la rédaction du Bulletin, mais ce n’était pas là son principal titre de gloire, comme on pourra le constater tout de suite.

Né à Luxembourg le 13 octobre 1926, il décéda à Brignogan-Plages (Finistère) le 27 juin 2011, inopinément, car il avait surmonté avec une bravoure peu commune les maladies graves qui l’avaient assailli.

Dès avant de devenir un chirurgien éminent, il était un ami très cher ; il allait toujours le rester alors que nos barques, ballottées par la houle de la vie, voguaient dans telle direction ou dans telle autre sous la poussée de  vents  tantôt favorables, tantôt  contraires.

Comme tout portrait, celui-ci aussi porte  l’empreinte subjective du portraitiste.




Le parcours

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, après des études secondaires à l’Athénée de Luxembourg dans une classe qui engendre sept vocations médicales dont celle de l’auteur de ces pages, et une première année préparatoire aux Cours supérieurs luxembourgeois en sciences naturelles, il fait sa médecine à Lausanne. (L’Union européenne ne l’empêche  pas encore, qui ne reconnaît plus les diplômes acquis hors de ses frontières et exclut donc désormais une alma mater helvétique, entre autres).
           
En 1953, il est interne au Lakewood Hospital à Lakewood, Ohio ;  en 1954, il entre en chirurgie comme on entre en religion, et  se spécialise jusqu’en 1961  au Johns Hopkins Hospital et aux Baltimore City Hospitals, Baltimore, Maryland. Il est certifié spécialiste en chirurgie générale, en chirurgie thoracique et  en chirurgie pédiatrique.

En 1961, fin prêt à faire profiter ses compatriotes de ses connaissances,  il rentre au Luxembourg toutes voiles déployées. Mais la chirurgie s’y exerce à l’époque sur des chasses jalousement gardées, et il s’entend surtout dire qu’on n’a pas besoin de ses services. Seule lui ouvre ses portes la clinique privée du Dr Émile Bohler, dont l’infrastructure reste malheureusement en deçà des ambitions du jeune chirurgien. Une de ses premières interventions consiste en une pneumonectomie chez le père d’un ami, pour tumeur des bronches. Le spécialiste déjà chevronné de chirurgie thoracique n’a d’autre choix que de passer plusieurs nuits à la clinique pour assumer  lui-même  la surveillance et les soins postopératoires alourdis par des complications. Scénario analogue après une colectomie totale pour colite ulcérohémorragique fulminante.

Il plie bagages en 1962. Après un intermède au U.S. Air Force Hospital de Wiesbaden, il se voit accueilli à bras ouverts par l’Amérique qui, elle, cultive la tradition de donner sa chance à la valeur. Il y entame une brillante carrière universitaire: Associate  in Surgery, Assistant puis Associate Professor of Surgery, Albert Einstein College of Medicine, New York ; Associate Professor puis Professor of Surgery, University of Pittsburgh School of Medicine; Professor of Surgery, New York Medical College [= faculté de médecine] , Valhalla, New York. Cette trajectoire américaine est interrompue, de septembre 1969 à juillet 1970, par un séjour à Genève comme professeur invité dans le service universitaire de chirurgie cardiovasculaire de  l’Hôpital cantonal.

Infatigable, il collectionne parallèlement les responsabilités hospitalières à partir de 1963, que voici dans l’ordre chronologique: Assistant Director of Surgery, Lincoln Hospital, New York ; Director of Professional Services, Emergency Department, Lincoln Hospital ; Assistant Visiting Surgeon puis Associate Visiting Thoracic Surgeon puis Attending Thoracic Surgeon, Bronx Municipal Hospital Center, New York ; Associate Surgeon-in-Chief and Senior Attending, Montefiore Hospital, University Health Center, Pittsburgh; Physician-Consultant puis Chief, Surgical Services, Veterans’ Administration Hospital, University Health Center, Pittsburgh; Associate Staff in Surgery, Children’s Hospital, University Health Center, Pittsburgh; Active Staff Member, Presbyterian-University Hospital, University Health Center, Pittsburgh; Director of Surgery, Lenox Hill Hospital, New York; Attending Surgeon,Westchester County Medical Center, Valhalla, New York; Attending Surgeon, Doctors’ Hospital, New York; Attending Surgeon, St.Agnes  Hospital, White Plains, New York; Director, Institute for Minimally Invasive Surgery, St.Agnes Hospital, New York.

Au fil des années, il opère encore quelques-uns de ses amis intimes à Luxembourg dans la Zitha Klinik, alors chaque fois chaleureusement accueilli par tout le monde et très entouré...

L’oeuvre

Le titre de professeur n’est pas une distinction que l’on recevrait comme une médaille, sans obligations futures ; il implique une incessante activité exemplairement productrice ; un professeur doit être inventif et créateur... Un événement précis, une occasion spéciale,  une rencontre, peuvent devenir déterminants pour l’orientation d’un parcours professionnel. Exemple : la relation qui s’établit entre le docteur Mark M. Ravitch, professeur de chirurgie successivement à Baltimore, à Chicago et à Pittsburgh (« l’un des cinq ou dix meilleurs chirurgiens américains du XXe siècle »  –  Dr. Jere W. Lord, Jr) et le docteur  Félicien Steichen, c’est-à-dire entre un mentor à la fois sévère et affectueux, et son  disciple préféré, doué, enthousiaste et travailleur. Celui-ci parle dans une lettre d’une « relation de père à fils dans la formation chirurgicale  et humaine, entre mon maître  Ravitch et moi-même. »

Né de parents russes immigrés, Mark M. Ravitch appartient à la lignée des grands chirurgiens américains au naturel ouvert, d’un abord facile et cordial, mais rigoureusement exigeants envers eux-mêmes et leurs collaborateurs.

En  1958, il entreprend un voyage d’études en Union Soviétique en compagnie de trois collègues. A Kiev, il assiste à une démonstration du professeur N.M. Amosov qui se sert d’une agrafeuse mécanique pour réaliser avec brio une pneumonectomie. Impressionné, Ravitch exprime le désir de s’en procurer un exemplaire. Sans succès, car le système  soviétique rigide ne le met en contact qu’avec des fonctionnaires lymphatiques comme on en rencontre beaucoup dans la littérature slave, et ne prévoit pas que les  échanges aillent jusqu’à de tels extrêmes. Quelques jours plus tard, flânant sur Nevsky Prospect, la principale et mythique artère de Saint-Pétersbourg, l’Américain tombe en arrêt devant la vitrine d’un magasin d’appareils et d’instruments chirurgicaux, curieuse oasis inattendue en pleine économie marxiste-léniniste pure et dure. Il entre, demande à voir un instrument à sutures. On lui tend une élégante boîte en bois dans laquelle est enchâssé sur fond de velours noir un spécimen – le seul de la boutique – identique à celui qu’il a vu utiliser à Kiev. Il l’achète pour 440 roubles et retourne à l’hôtel délesté d’une somme d’argent importante, mais heureux.

Nous voici au cœur d’un sujet qui a nourri beaucoup de discussions et fait couler beaucoup d’encre surtout depuis le début du XIX e siècle : celui du rétablissement de la continuité notamment entre deux parties séparées d’un organe creux, qui représente le temps technique le plus difficile, préparant la réparation tissulaire par néovascularisation et cicatrisation. À l’aiguille et au fil de provenance diverse (soie, catgut, fil synthétique ou métallique) se sont joints des procédés mécaniques les uns plus ingénieux que les autres. L’usage d’agrafes métalliques en acier inoxydable puis en  titane moyennant  des instruments à usage unique en est l’aboutissement. À la place des fils de suture, elles assurent une coaptation des tissus mieux ajustée, plus rapide et moins traumatisante. L’histoire des agrafeuses remonte à une présentation du chirurgien hongrois Humer Hültl en 1908 à Budapest, au 2e  congrès de la Société hongroise de chirurgie. Il convient de citer aussi l’instrument amélioré d’Aladar von Petz (Budapest, 1921) modifié plus tard par des Japonais. En U.R.S.S., des chirurgiens innovateurs et aventureux se servent  à partir de 1951 de modèles produits par l’Institut scientifique d’appareillage et d’instruments chirurgicaux expérimentaux de Moscou, d’abord pour des anastomoses vasculaires.

L’importation aux U.S.A. d’une agrafeuse mécanique par le professeur Ravitch aura des conséquences durables. L’industrie correspondante flaire à juste titre une affaire en or, qui bénéficiera de la puissance et du dynamisme  inhérents à l’économie américaine, de toute évidence aussi dans l’intérêt des malades. Le Dr Steichen se trouve au centre d’une activité intense de recherche en laboratoire expérimental sur des chiens et en clinique humaine. Dans certains milieux on parle de l’ « instrument de Steichen ». Des perfectionnements successifs, moyennant aussi des alliages de métaux appropriés, le rendent  plus léger et  plus maniable. Les interventions chirurgicales en sont écourtées, ce qui diminue le risque de complications infectieuses et de thromboses postopératoires. Des techniques et des tactiques opératoires nouvelles en découlent. Un exemple: l’excision de métastases pulmonaires multiples est devenue « faisable et raisonnable ».  Mise en garde du chercheur pionnier: « Particularly important is it, moreover, to understand that the instruments are no quick road to surgery for the untrained and will not turn a neophyte into a virtuoso ».

Le succès n’empèche pas certaines déconvenues: « In this instance, as in many others, procedures that we had devised, and were using, were first published by others, sometimes with attribution, as in this case, sometimes without». Les chirurgiens ne sont pas tous en tout différents du reste de l’humanité !

L’activité professionnelle du professeur Steichen bat son  plein, quand la chirurgie vidéoendoscopique, laparoscopique et thoracoscopique, mini-invasive, prend son essor aux États-Unis en 1988, s’y développant à partir de la cholécystectomie d’abord mise à l’ordre du jour en France l’année d’auparavant par Philippe Mouret. Il s’y engage à fond, recherchant, comme toujours, l’excellence. La maîtrise talonne la démarche pionnière sur  une courbe personnelle rapidement ascendante, au sommet de laquelle il devient en 1993 le fondateur et le premier directeur de l’ Institute for Minimally Invasive Surgery,  à New York. Donc une autre méthode cruciale aujourd’hui incontournable avec une plus-value pour les patients – douleur postopératoire réduite, hospitalisation plus courte, convalescence plus rapide – , qu’il marque de son empreinte.

D’entrée en matière il souligne qu’il ne s’agit pas d’une révolution, mais d’une technique opératoire récente qui laisse intacte la philosophie générale de la discipline chirurgicale et n’en invalide pas les principes fondamentaux.  Nouveauté utile, efficace et rentable, « à condition que l’équipe chirurgicale dispose de compétences et des moyens nécessaires pour arriver à un résultat comparable ou supérieur à celui des opérations équivalentes traditionnelles, conférant ainsi à ces nouvelles techniques un haut niveau éthique...» (1997).

 «...Les opérations projetées et exécutées selon la manière traditionnelle ne doivent pas véhiculer l’impression d’être désespérément obsolètes... Si une approche laparoscopique d’emblée paraissait raisonnable et que des constatations en cours d’opération ont rendu nécessaire la conversion en une  opération classique ouverte, ce changement de stratégie ne doit  pas être jugé comme signifiant une complication  ou une faute, mais simplement comme fournissant la preuve d’un  jugement solide. A l’inverse, si une approche ouverte a été choisie et qu’au cours de l’exécution il s’est avéré qu’une laparoscopie aurait été tout aussi utile, efficace et économique, la conclusion en concordance avec l’éthique doit être qu’il s’agissait d’une précieuse leçon pour une future intervention comparable, et qu’il n’y a pas eu de mal, parce que la technique ouverte reste le paradigme auquel les autres approches doivent encore être comparées à l’heure actuelle » (2001).

Le « New England Journal of Medicine », sorte de « bible» périodique pour médecins, à propos du livre « Minimally Invasive Surgery and New Technology » orné aux couleurs de Maurice Estève (éditeurs responsables: Félicien M. Steichen et Roger Welter), s’extasie comme suit: « This book is a substantial foundation in the new surgical world, a thorough presentation of the state of the art, and a glimpse of what is to come » (13.4.1995).

Félicien Steichen a publié 125 articles dans des journaux de chirurgie. On est frappé par leur éclectisme, leur éventail  s’étendant de la chirurgie cancérologique de la tête et du cou à la chirurgie cardiovasculaire, la chirurgie  pulmonaire et  la chirurgie digestive de pointe, oesophagienne, gastrique,  intestinale, pancréatique et hépatobiliaire. Il est l’auteur ou le coauteur de 21 livres, de 50 chapitres dans des traités et des  monographies, et le réalisateur de 17 films scientifiques dont  10 ont été intégrés dans la bibliothèque de l’American College of Surgeons. Au pays du « publish or perish » il n’y  a donc jamais eu péril en la demeure.

Au fil du temps

Pendant notre séjour studieux aux États-Unis j’étais allé le voir à Baltimore, il m’avait rendu visite à St. Louis dans le Missouri. Le traumatisme de la guerre du Vietnam n’avait pas encore eu lieu, ce fer porté au rouge n’avait pas encore imprimé sa brûlure sur la face de l’histoire. L’Amérique était encore «  God’s own country », forte de convictions inébranlables et à juste titre unanimement fière d’elle-même. (« What we built  and what we dreamt were, to many, the definition of the future » – Thomas L. Friedman, en  2013). Dans la fournaise des étés là-bas,  nous avions échangé nos impressions d’expatriés que travaillait un peu le mal du  pays, happés par l’activité frénétique et l’harassante mise à contribution qui rendent inoubliables les hôpitaux américains de nos jeunes années. L’Europe lointaine paraissait toute petite, comme vue par l’autre bout de la lorgnette, terre-mère ayant pris de l’âge et dont les signes de vie étaient quasi imperceptibles à cette distance.

L’éphémère insertion professionnelle de Félicien Steichen dans le microcosme   grand-ducal, certes décevante, ne lui laissa pas d’amertume insurmontable. Tout compte fait, il avait gagné au change...Au hit-parade des chirurgiens d’origine luxembourgeoise, toutes générations confondues, personne ne lui disputait la première place.

Les traits de sa personnalité américaine avaient peu à peu pris forme, greffés sur les racines et les branches porteuses luxembourgeoises sans les affaiblir. Nonobstant son précieux passeport américain, source de fierté et de reconnaissance, il choyait les attaches avec son pays natal, qui ont résisté sans usure à l’écoulement des ans. Il ne tarissait pas sur les souvenirs précis et les anecdotes évoquant son enfance et son adolescence. Il demandait  des nouvelles d’un  tel et de tel autre,  était au courant de petits et de grands faits, politiques ou non, savait et savourait les rumeurs, parfois même les potins. Il rejoignait les  réunions annuelles des « anciens » de sa classe de l’Athénée quand il  le pouvait (la dernière fois le 28 mai 2011) et  ne dédaignait pas la gastronomie locale. Le Riesling de la Moselle, le jambon d’Ardenne, la cancoillote, les gâteaux et les chocolats d’un confiseur fameux embrasaient la satisfaction du savant new-yorkais – on ne lui connaissait guère d’autres « faiblesses ».

Il a évoqué dans une lettre  « l’esprit ouvert au monde que nous avons reçu dans notre pays  –  le Luxembourg  –  justement parce que le territoire est petit (l’esprit parfois aussi!) et que nous sommes donc  forcés de nous évader vers d’autres horizons. Je fais cette remarque non pas pour dire du mal ou me sentant supérieur, mais bien au contraire pour affirmer ma conviction que nous a été donnée, malgré les limites qu’un milieu ramassé sur lui-même impose, une éducation multiculturelle».

Il aimait profondément la France et  les Français – leur essence identitaire est partie intégrante de sa famille –, ne s’interdisant pas pour autant de leur décocher à l’occasion l’un ou l’autre trait gentiment ironique, avec le recul géographique qui met bien en évidence les menus  travers nationaux.  La Bretagne était devenue sa troisième patrie ; il repose en terre armoricaine.

Tout en ne faisant pas fi des traditions, ni dans la vie quotidienne, ni dans l’activité professionnelle, il était réceptif aux exigences de la modernité : « Il faut vivre avec le progrès. J’en suis donc à mon deuxième ordinateur, le premier ayant rendu l’âme sans avertissement il y a un mois...Economie d’effort en fait, et aussi de papier. Il  faut éviter le déboisement du monde occidental... ». (A  propos de l’informatisation, son entourage   corrige légèrement : « Il se servait de l’ordinateur comme d’une machine à écrire...Google et e-mails étaient toujours un mystère pour lui ». Il n’obtempéra donc que dans une moindre mesure aux injonctions d’une technologie envahissante).

A l’occcasion du cycle  « Les chercheurs luxembourgeois à l’étranger », l’université du Luxembourg avait invité en 1995 à la conférence publique en  langue française : « Professeur Dr Félicien Steichen , Petites ouvertures et haute couture en chirurgie », que  le programme introduisait comme suit: « La chirurgie, comme toutes les branches de l’art et de la science de guérir, exige la dextérité manuelle et une bonne base scientifique. La dextérité est celle de l’artiste ou de l’artisan, qui dans le cas particulier a appris la façon de suturer et de panser les plaies pour rétablir la configuration anatomique. La base scientifique mène le chirurgien aux bons choix thérapeutiques pour rétablir les fonctions physiologiques tout en respectant l’intégrité du corps humain et en  tenant compte de sa susceptibilité aux infections. Le Dr Steichen parlera de l’art de la suture et de la science de l’asepsie au cours de  l’histoire de la chirurgie ». L’orateur fit salle comble.

L’histoire de la médecine avec la touche poétique  qu’il y décelait, le fascinait. Pour lui, l’actualité était la continuation momentanée du passé en médecine comme ailleurs, et ne se gérait bien qu’avec la connaissance approfondie des antécédents. Il se plongeait volontiers dans la littérature chirurgicale d’antan qui, bien que dépassée, le faisait dialoguer avec les mânes de ses pairs dans le sentiment d’appartenir à une communauté transcendant les limites des âges. Il s’inspirait de l’exemple et de l’enseignement des géants, les Ambroise Paré (qu’il citait : « Je le pansay, et Dieu le guarit » et adaptait au présent: « Je l’ai pansé, je l’ai guéri, Dieu est-il toujours notre compagnon ? »),  William Halsted («  cut well, sew well, do well »), René Leriche et autres Alfred Blalock. Personne d’autre n’a jamais relaté avec autant de minutie l’histoire de la suture, une étape évidemment déterminante de l’acte chirurgical pour réparer les dégâts prémédités, et les autres aussi, bien entendu.     

Il maniait la plume avec la même habileté que  le bistouri. Auteur scientifique prolifique, il aimait choisir les mots, sculpter les phrases, dans un style châtié qui tranchait sur  l’habituelle sécheresse des écrits scientifiques américains. Rarement, le lyrisme sourdait  à la pointe de sa plume, notamment quand elle célébrait les retrouvailles avec les paysages de son pays d’origine: « If “small is beautiful,” Luxembourg possesses both attributes – a proud and peaceful claim that is in part the result of history but also a gift of nature... within  its narrow borders, the countryside can vary from gentle fields to rolling hills, covered by forests with unforgettable effects of light and colors depending upon the season and the time of the day. Rivers meander through valleys…sleepy villages, their inhabitants gone to work in the fields at early dawn, and bustling towns and small cities, offer the visitor the beautiful panorama of tastefully decorated farmhouses and artfully preserved urban centers…The surroundings of villages and towns often are those of a public garden or park, where flowers alternate with green lawns and wooded areas, permeated by light and shadows that lead the mind to an enjoyable state between dream and reality... ».

Souvent    en  collaboration étroite avec un illustrateur professionnel, il s’occupait méticuleusement de l’iconographie accompagnant ses textes, veillant à l’exactitude anatomique et à l’exécution. Le résultat : de très beaux livres parfois apparentés aux éditions d’art et qui, au-delà de leur destination utilitaire dans un domaine très spécialisé, procurent un réel plaisir esthétique. Ils réussissent le tour de force de  nous convaincre de la beauté d’une vésicule biliaire ou d’un rectum, entre autres... En grande partie grâce à sa contribution qui comportait aussi une lourde tâche éditoriale, l’ouvrage « Minimally Invasive Abdominal Surgery », dont prit soin une prestigieuse maison d’édition allemande,  fut déclaré  « plus beau livre scientifique »  lors de la foire aux livres de Francfort (Deutsche Buchmesse) en 2001.

Ne se contentant pas de pratiquer l’art et la science de la chirurgie, il la pensait, amalgamant dextérité et réflexion : « The playing field between thinkers and doers has been leveled to the point where the diagnosis and procedure oriented cardiologist and member of the department of medicine has more in common with the cardiac surgeon similarly interested in operative and functional correction of a heart defect, than he or she has in common with the neurologist, also a member of the medical department. The neurologist in turn is closer to the neurosurgeon and shares with him or her common diagnostic and therapeutic skills”.

 Et encore: « The purely clinical approach to surgery and medicine… has its limits, as all empiricisms have, unless it is enlarged by the input of basic biological sciences and experimental research…it is quite certain that many of the discoveries would not have been possible without the availability of the necessary materials, the required financial resources, and the fiscal discipline by the public and political leadership to accept the cost of research… ».

Il développait des idées personnelles très pertinentes sur l’enseignement et l’apprentissage de la médecine en général, sur la formation des chirurgiens en particulier. Pédagogue et guide, il a contribué à former de nombreux jeunes chirurgiens qui ont profité du perfectionnisme, de l’honnêteté intellectuelle, de l’intégrité professionnelle,  de la sincérité et de l’humanisme empathique dont il donnait l’exemple. Il leur communiquait son inquiétude: « Would he [Ambroise Paré] be concerned that mankind has lost its soul to technology, abandoned its mind to the computer, sacrified compassion to efficiency, and surrendered originality and courage to conformity ? ».

En vivant la réalisation de son « rêve américain », il ne s’est  jamais départi de sa modestie, elle n’était pas incompatible avec l’ambition. Les honneurs ne lui furent pas mesurés, il les accueillait  avec un plaisir qu’il ne  cachait pas : une chaire de chirurgie au New York Medical College porte à tout jamais le nom de « Félicien M. Steichen  Chair of Surgery » ; il fut consul honoraire du grand-duché de Luxembourg à Pittsburgh avec juridiction dans l’État de Pennsylvanie; le 1er juillet 1986, au cours d’une cérémonie dans Battery Park, il reçut du maire de New York Edward I. Koch la « Mayor’s 1986 Liberty Medal » créée lors de la commémoration de l’indépendance pour distinguer 200 personnalités immigrées aux mérites exceptionnels (« New York Times »); ne s’enfermant pas dans une tour d’ivoire, il siégeait aux côtés d’hommes d’affaires dans le conseil d’administration de la Luxembourg-American Chamber of Commerce implantée à New York ; de ce côté-ci de l’Atlantique il faisait partie de l’Académie nationale de chirurgie française, et de plusieurs  autres sociétés savantes.

Il se prêta de bonne grâce au jeu lorsque la télévision luxembourgeoise le filma en 1992 dans sa belle propriété de Larchmont au bord du Long Island Sound, pour une émission qui le montrait sciant avec un petit air espiègle un épais tronc d’arbre dans une des séquences, prouvant  non sans un zeste de coquetterie qu’il se servait avec aisance des lames tranchantes les plus variées. Il savait rire aux éclats, son exubérance était contagieuse et mettait les rieurs de son côté ; seuls de gros problèmes de santé parvinrent à voiler temporairement ce trait de caractère.

Chirurgien jusqu'au bout de ses doigts habiles, il ne ménageait cependant pas son admiration à René Théophile Hyacinte Laënnec; cicerone dévoué, il goûtait conduire ses amis à la tombe de l'inventeur du stéthoscope, et à celle, qui l'avoisine, du grand chirurgien breton Emmanuel Pouliquen, sur la hauteur où le cimetière de Ploaré en Douarnenez se rapproche de la flottaison des nuages. 

Il cultivait ses jardins sur deux continents avec une passion tranquille, planter un arbre  lui apportait  du  bonheur.

La dernière fois où je voulus le joindre au téléphone, ce fut en vain : la communication ne tarda pas à s’établir, la voix de son épouse, altérée par l’émotion, m’apprit qu’à l’instant même elle venait de le trouver sans vie au milieu des senteurs du jardin. Une pure coïncidence? Probablement.

Le docteur  Félicien M. Steichen a sa place dans l’histoire de la médecine américaine. Il appartient aussi à l’histoire personnelle de ceux qui ont fait plus d’un bout  de chemin avec lui, et qui ont eu le privilège de souvent  l’approcher dans un partage d’aspirations, d’espoirs, de préoccupations, d’illusions, de souvenirs, de joies et d’heures lumineuses.


B  i b l i o g r a p h i e

1)  Steichen,F.M. and Ravitch M.M. - Stapling in Surgery, 1984; Year Book Medical Publishers, Inc., Chicago , London, 418 p.

2) Ravitch, M.M. and Steichen, F.M. - Atlas of General Thoracic Surgery, 1988; Saunders Company, Philadelphia etc., 421 p.
nk
3) Kremer, K. ; Lierse, W. ; Platzer, W. ; Schreiber, H.W. ; Weller, S. and Steichen, F.M. - Atlas of Operative   Surgery,  Esophagus,   Stomach,  Duodenum, 1989;  Thieme,  Stuttgart ,  New York,  
380 p.

4) Ravitch, M.M. , Steichen, F.M. and Welter, R. - Current Practice of Surgical Stapling, 1991; Lea & Febiger, Philadelphia , London, 324 p.

5) Steichen, F.M. and Welter, R., editors – Minimally Invasive Surgery and New Technology, 1994; Quality Medical  Publishing, Inc., St. Louis, 762 p.

6) Steichen, F.M. – La chirurgie « mini-invasive » de l’abdomen en 1996, Chirurgie, 1997 ; 122, 94-97.

7) Kremer, K. ; Platzer, W. ; Schreiber, H.W. and Steichen, F.M. - Minimally Invasive Abdominal Surgery, 2001; Thieme, Stuttgart, New York, 465 p.

8) Steichen, F.M. - Blending art and science in healthcare, or the progressive blurring of traditional specialty boundaries, The American Journal of Surgery, 2002; 183, 193-195.

9) Steichen, F.M. and Wolsch, R.A. - Mechanical Sutures in Operations on the Small & Large Intestine & Rectum, 2004; Cine-Med, Inc., Woodbury, CT, 275 p.

10) Steichen, F.M. and Wolsch, R.A. - Mechanical Sutures in Operations on the Esophagus & Gastroesophageal Junction, 2005; Cine-Med, Inc., Woodbury, CT, 235 p.

11) Steichen, F.M. and Wolsch, R.A. - Mechanical Sutures in Operations on the Lung, 2005;
Cine-Med, Inc., Woodbury, CT, 181 p.

12) Steichen, F.M. and Wolsch, R.A. - Mechanical sutures in Operations on the Stomach, Biliary Tree & Pancreas, 2006; Cine-Med, Inc., Woodbury, CT, 294 p.

13) Steichen, F.M. – The history of mechanical sutures in surgery, 187-199, in: Gillison, W. and Buchwald,H. - Pioneers in Surgical Gastroenterology, 2007; tfm Publishing Limited, Harley, Shrewsbury, UK, 336 p.

14) Steichen, F.M. and Wolsch, R.A. - History of Mechanical Sutures in Surgery, 2008; Cine-Med, Inc., Woodbury, CT, 315 p.

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